La sélection

« Attrape-le ! Vite ! Dans une eau en-dessous de zéro, chaque seconde compte ! »

L’homme que je dois sauver flotte à plus d’un mètre de nous, immobile. Je me penche en avant, attrape ce que je peux – la pointe de sa botte – et le tire de toutes mes forces vers le Zodiac. Je le fais pivoter, passe mes bras sous ses aisselles et le tire vers le haut. Faisant près de deux fois mon poids, il se soulève à peine. Je pose un pied sur le bord et pousse de toutes mes forces. Je tombe en arrière, la victime allongée de tout son poids sur moi. « Bravo, tu l’as sauvé ! » hurle l’homme à la barre alors que je me relève péniblement. Puis il me pousse dans l’eau.

Un mois et demi plus tôt, le 13 juillet 2017, je venais d’atterrir à Paris quand je trouvai un email venant de la ville de Florence. Une chercheuse me laissait son numéro et me priait de l’appeler. Le nom m’était inconnu, l’objet était Concordia. Je saisis mon téléphone

J’avais écrit au PNRA, le programme italien de recherche en Antarctique, plus de trois mois auparavant. Un tir dans le brouillard : je brûlais de séjourner à Concordia mais je suis biologiste. Difficile de trouver un endroit aussi dénué de mon sujet d’étude ; je me sentais comme un géologue candidatant pour une campagne océanique. Malgré tout, une esquisse d’opportunité semblait s’être dessinée : le laboratoire italien pour lequel je travaillais avait rejoint un projet pour lequel des échantillons seraient prélevés autour Concordia, pendant la saison estivale. Il était très improbable que quelqu’un soit envoyé là-bas juste pour ramasser un peu de neige : chaque personne rejoignant la base coûte cher en préparation et en transport, et les places sont limitées. Dans ce genre de cas, on demande à un membre prévu de l’équipage de s’occuper des prélèvements. Pendant trois mois, je n’avais pas eu de réponse et n’en avais pas été surpris.

Mon interlocutrice me demanda si je voulais toujours aller en Antarctique. Je réussis à garder un semblant de calme en répondant « oui ». Elle m’apprit que j’avais été présélectionné. « Pré », parce qu’une fois un scientifique choisi par des pairs, il doit passer la sélection générale orchestrée par le PNRA.

« Daniela sera heureuse de l’apprendre, dis-je en plaisantant. Elle aura la paix pendant quelques mois.

̶  Daniela ? demanda, à ma surprise, mon interlocutrice. Qui est Daniela ?

̶  Ben… l’une de mes superviseuses de thèse. Celle pour qui je travaillerais pendant mon été à Concordia.

̶  Ah, oui… euh… il y a deux ou trois détails qu’il faut encore que je te donne. »

Quelques minutes plus tôt, un été à Concordia était un désir irréaliste. Une année entière, je n’y pensais même pas. Comme je m’y attendais, ma proposition d’aller échantillonner là-bas avait été ignorée. Mais le CV qui accompagnait ma demande farfelue avait été enseveli dans la pile de candidatures, et déterré plus tard par un laboratoire de glaciologie et de chimie de l’atmosphère. Ce n’était pas mon domaine mais, à Concordia, les compétences techniques ne représentent qu’une partie des exigences envers les scientifiques.

Un mois plus tard, j’étais au Danemark pour une conférence d’astrobiologie. Une inconnue m’appela pour m’indiquer que j’étais attendu la semaine suivante à un hôpital militaire, à Rome, pour deux jours de visites médicales où à-peu-près toutes les parties de mon corps seraient examinées. C’est en arrivant à l’hôtel pour cette visite que je trouvai une convocation pour la prochaine étape : deux semaines d’entraînement, commençant… quatre jours plus tard.

Après un bref passage à Paris, je me rends donc dans un centre ENEA (plus ou moins l’équivalent italien du CEA) près de Bologne. Les prétendants au voyage enchainent les cours théoriques sur l’Antarctique, des entretiens avec une psychologue, et des exercices pratiques : sauvetage en mer (où je « sauve » Alberto, notre médecin, avant d’être moi-même jeté à l’eau), secourisme (nous courons d’une scène de drame à l’autre et sauvons des acteurs à l’agonie), grimper à la corde, et autres. Dans un centre de pompiers, nous éteignons des feux avec des extincteurs ou des couvertures, déployons et utilisons une lance incendie, et sommes observés en conditions de stress. Nous effectuons des parcours (tels que trouver un conduit d’aération et ramper à l’extérieur, ou une échelle pour sortir sur le toit et descendre) dans un hangar… enfumé jusqu’à ne rien voir à plus de quelques dizaines de centimètres. Pour rendre l’épreuve plus stressante, nos instructeurs hurlent et frappent sur les parois métalliques. Nous devons également traverser, une couverture sur la tête, un couloir en U aux parois enflammées.

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Un candidat traverse un tunnel en U, aux parois enflammées. Les incendies seront le plus grand risque pendant l’hiver à Concordia. Crédits : CV, ©PNRA.

Après cette semaine chargée, nous partons sur un glacier du massif du Mont Blanc. Nous y plantons des tentes – dans un vent froid et un brouillard qui donne à la scène un aspect dramatique – pour cinq jours. Nous creusons un puits et  posons par-dessus un tipi sans fond, où pendent deux lanières terminées par des boucles ; les bras passés dedans, nous utiliserons ces toilettes en suspension. Nous dressons ensuite des murs de glace devant les tentes pour les protéger du vent. L’objectif de cette semaine semble surtout être de nous observer en groupe, dans des conditions relativement inconfortables, dans le froid et en altitude. Le programme est plutôt léger, composé seulement de la vie de camp (préparation de repas, etc.), de courtes randonnées en crampons, une démonstration de sauvetage en  crevasse, et un tour en hélicoptère qui conclut notre formation à la sécurité dans ces véhicules. Ce repos est bienvenu, dans mes derniers mois de doctorat.

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A gauche, ma tente, que je partageais avec un médecin d’expédtion se préparant à un campagne d’été dans la base italienne Mario-Zuchelli, dans la baie Terra Nova, sur la côte Antarctique. Crédits : CV, ©PNRA
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Notre tente-toilettes. Crédits : CV, ©PNRA
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L’hélicoptère avec lequel nous avons complété notre formation à la sécurité dans ces appareils. Crédits : CV, ©PNRA.

Fin septembre, nous avons une nouvelle formation théorique en Italie – de seulement deux jours, cette fois –, qui conclut officieusement la phase de sélection. A peine rentré, je reçois un appel de l’une des formatrices. Je suis sélectionné. L’excitation me gagne. Mais ce message n’est pas le but de l’appel : elle me demande si j’accepterais d’être chef de station pendant l’hivernage. J’imagine la tâche très difficile, mais très instructive. J’accepte immédiatement.

La semaine suivante, je rejoins mes coéquipiers pour une semaine en Bretagne. Tous mes coéquipiers : c’est là que je rencontre mes collègues français. Après trois jours de cours à Brest, nous gagnons l’île de Batz pour des exercices de secourisme, discussions de groupe et team building. Ma formation sera plus tard finalisée par quelques séances de formation spécifiques à mes fonctions : un rendez-vous lié à mon rôle de chef de base à Paris, un autre à Rome, et une brève préparation scientifique à Florence.

La suite, je l’ai racontée plus tôt : en janvier 2018, je prendrai l’Astrolabe en direction de l’Antarctique.

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